samedi 31 oct
Salle Molière de nos amours

L’une des innovations les plus spectaculaires de Capechecs eut lieu en 2002. Jusqu’alors, les échecs étaient vus comme un monde feutré…

C’était le règne du silence pendant les combats, mais aussi avant. Les joueurs avaient le masque. Ils
se renfermaient sur eux-mêmes. Dans leur tête défilaient les lignes de leurs préparations. Rien ne
devait troubler leur concentration, ni personne. Ils étaient dans leur bulle. Ils s’abstrayaient de tout
bruit parasite, jusqu’à ce qu’ils s’assoient sur leur chaise et que l’arbitre dise sa phrase sempiternelle :
Les Noirs appuient sur la pendule. Alors, seulement, ils lâchaient les chevaux et toutes leurs pièces à
l’assaut du Roi adverse.
 
La musique à fond dans la salle Molière
 
Le scénario était immuable, jusqu’à ce que tout bascule lors de la 5 e édition du Trophée. Soudain, la
salle Molière s’emplit de décibels. Ils résonnaient dans les crânes bouillonnants des 16 invités répartis
en deux poules. A chaque ronde, c’était le même rituel. Il y en avait cinq par jour, la première à 11
heures et la dernière à 21 heures. Le « DJ du Cap » envoyait du lourd. Les spectateurs n’en croyaient
pas leurs oreilles. L’arène se mettait à vibrer et cette fièvre des échecs mis en musique s’empara des
joueurs. Non seulement, ils n’étaient pas troublés dans leur concentration, mais ils ont adoré. Avant le
coup, ils étaient dans une salle annexe avec fauteuils, boissons rafraîchissantes et café. Certains
joueurs toisaient leur adversaire. Ils le défiaient du regard. Les plus relax ou les « vieux copains »
discutaient entre eux. Jamais encore les participaient d’un tournoi n’avaient vécu une telle expérience.
 
Speaker du Trophée
 
Ce n’était que le début du show ou ses premiers accords. Les organisateurs du Cap m’avaient invité à
tenir le micro. Lorsque tous les joueurs étaient arrivés, qu’ils étaient prêts à se battre, je continuais à
chauffer la salle en rappelant le classement et les enjeux de la ronde. Je les appelais ensuite un à un
au micro en évoquant leur palmarès. Ils s’asseyaient en attendant que leur rival les rejoigne, et ainsi
de suite. La salle rugissait à leur entrée dans l’arène.
 
Les favoris à l’applaudimètre
 
Un phénomène nouveau est apparu. Les favoris de la foule se distinguaient à l’applaudimètre. Ce
premier coup de boost pouvait faire la différence ou déstabiliser, comme l’ont avoué certains joueurs,
mais tous ont joué le jeu. Quel plaisir ! Les duellistes devinrent des « gladiateurs ». Comme au tennis,
ils pouvaient sentir la chaleur du public. Il les encourageait et scandait leur nom. Boris Gelfand gagna
cette 5 e édition inoubliable en battant Anatoly Karpov en finale. Une page essentielle de l’histoire des
échecs en compétition venait d’être tournée, celle d’un monde feutré. Tant de légendes hommes et
femmes ont triomphé dans cette salle mythique. En 2026, les organisateurs des plus grands tournois
cherchent à présenter leur tournoi comme un spectacle sportif. S’orienter vers un « show médiatique » est devenu la tendance. Une fois de plus, le Cap avait innové.
 
Jean-Michel Péchiné
 
«  Plus grand est l'obstacle, et plus grande est la gloire de le surmonter.  »
«  L'amour rend agile à tout l'âme la plus pesante.  »
Molière