Interview avec Christian Bauer

« Cela m’ennuierait de voir Kramnik champion du monde car il n’est pas une figure emblématique, je préfère Anand. »

Le GM Christian Bauer se maintient depuis plusieurs années dans l’élite des joueurs français avec un classement Elo qui s’est plus ou moins stabilisé autour de la barre des 2600. Une situation quelque peu embarrassante car c’est le seuil d’accès minimum pour obtenir une invitation pour les grands tournois et sa participation dans les open, où il est souvent tête de série, l’oblige à réussir pour ne pas perdre des points.

GB-Lorsque l’on est apparemment écarté de la course pour le titre mondial quels sont les objectifs qui motivent un joueur professionnel ?
Christian Bauer-C’est de participer et de gagner des open de cette force, des rapides, et pour moi cela c’est très bien passé cette année. L’envie de jouer est une motivation qui ne s’est pas estompée avec le temps.
GB-Combien de participations à des open cette année ?
CB-Sept tournois de parties lentes, soit plus d’une cinquantaine de parties et une participation régulière aux championnats par équipes de France, d’Espagne et de Suisse. Sans compter les nombreux rapides qui se jouent dans le sud de la France.
GB- Et le coaching des jeunes joueurs est-il toujours à l’ordre du jour ? A Bienne cette année tu as entrepris une expérience intéressante en compagnie d’Etienne Mensch et Alex Domont lors de l’Open. Entraîner et analyser les parties de quelques jeunes joueurs pendant toute la durée du tournoi.
CB- Ici pour l’instant rien n’a vraiment été prévu. L’année prochaine à Bienne nous allons renouveler l’expérience. Il est question d’organiser un tournoi de jeunes espoirs opposés à des GM expérimentés comme Florin Gheorghiu ou Alexander Raetski. Avec Alex nous allons les préparer et les coacher pendant le tournoi.
GB- Est-ce une activité qui t’intéresse ? N’est-ce pas trop contraignant pour tes propres préparations ?
CB- Non, c’était très sympa. Nous logions tous au même endroit, les horaires étaient assez flexibles, et cela se limite généralement à analyser une partie pendant une heure ou à donner quelques conseils dans les ouvertures.
GB- Entraîneur est-ce une possibilité pour diversifier ton activité ?
CB- C’est un autre métier et je ne suis pas sûr d’être assez doué pour le faire. L’un de ceux avec qui j’ai travaillé récemment vient de perdre une centaine de points Elo...
GB- Ecrire des livres est plus dans ton style ?
CB- J’en ai traduit trois chez Olibris et j’ai écrit deux monographies sur les ouvertures, la défense Philidor et « 1...b6 ». Pour l’instant, je n’ai pas d’autres projets. Il est possible que je poursuive mais il faut beaucoup de temps et d’énergie.
GB- Dans ce qui se passe dans le tournoi phare as-tu un commentaire ?
CB- Ce que fait Caruana est exceptionnel. Il était sensé avoir du mal à se qualifier, tête de série numéro 5 de son groupe et il s’est qualifié deux rondes avant la fin !
GB- Et les résultats des féminines, la mixité a-t-elle un sens ou y a-t-il encore trop de décalage du point de vue Elo.
CB- Il ya deux ans la Chinoise Zhao avait réussi à se qualifier ce qui était déjà un exploit. La situation n’a pas vraiment évolué.
GB- Cette fois c’est Hou Yfan, 14 ans, qui a failli sortir l’ex champion du monde Karpov, ce n’est pas mal non plus.
CB- Oui bien sûr, c’est exceptionnel. Son parcours lors du dernier championnat du monde féminin était déjà fantastique et elle va certainement encore beaucoup progresser.
GB- Cette nouvelle génération joue-t-elle différemment par rapport à la tienne ?
CB- Oui, un peu. Comme le constate Kramnik, les joueurs défendent mieux la position qu’il y a 20 ans. Ils travaillent peut-être plus et cela est sans doute dû à l’apport des ordinateurs de plus en plus performants. Beaucoup de joueurs ont adopté un style plus technique avec une prise de risque minimum et sont capables de concrétiser des avantages microscopiques. Comme le Chinois Wang, vainqueur du Grand Prix qui a réussi à ne pas perdre sur 26 parties sur les deux tournois mais ses parties sont plutôt soporifiques même si son style est efficace.
GB- Ce n’est pourtant pas le style des meilleurs mondiaux comme Carlsen ou Ivanchuk ?
CB- Carlsen, Topalov et Anand sont des attaquants mais Ivanchuk est aussi assez technique. Il y a beaucoup de parties où il n’a pas obtenu grand-chose au sortir de l’ouverture et n’a souvent qu’un micro avantage mais comme il est très fort il arrive quand même à gagner.
GB- Ton avis sur le championnat du monde qui se dispute actuellement.
CB- Kramnik a un style très technique. Il n’entreprend peu ou pas grand-chose avec les noirs (il n’a d’ailleurs pas réussi une seule victoire depuis près de 2 ans) et il a essayé logiquement d’adopter une attitude plus tranchante avec les blancs. Trois défaites successives, c’est surprenant mais c’est plutôt bien pour les échecs.
GB- C’est-à-dire ?
CB- Cela m’ennuierait de voir Kramnik champion du monde car il n’est pas une figure emblématique, je préfère Anand.

GEORGES BERTOLA Cap d’Agde 29.10.2008

le 30 octobre 2008.
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