Traduire avec Google: english
< Retour à la page précédente [Version imprimable]
Anatoly Karpov et Pascal Lazarre, le plaisir partagé des Rencontres d'échecs du Cap d'Agde


Le célèbre champion du monde d'échecs Anatoly Karpov est le parrain, depuis leur création, des Rencontres Nationales et Internationales du Cap d'Agde. Selon le Russe, cet « événement social » dépasse le simple cadre d'un tournoi d'échecs. Son atmosphère est unique, ce que confirme son ami Pascal Lazarre, le créateur de ces Rencontres organisées tous les deux ans, depuis 1994, par la CCAS. La 9e édition se déroulera du 22 au 31 octobre. Une fois encore, ce sont près de 800 joueurs qui se rencontreront autour des échiquiers. Pour tous ces amoureux des 64 cases, hommes et femmes, enfants et retraités, au menu : rien que du plaisir partagé ! Complices et amis, Anatoly Karpov et Pascal Lazarre dialoguent pour CCAS Infos. Une fois encore, cette rencontre témoigne de la richesse du jeu et de son universalité.

Cher Anatoly Karpov, vous êtes le recordman absolu de victoires en tournois (avec 166 titres). Que représentent pour vous ces Rencontres du Cap d'Agde, que vous avez gagnées à deux reprises ? Je garde un souvenir particulier de la première édition, car le temps était horrible. Il pleuvait très fort et pratiquement en permanence. On ne pouvait même pas aller se promener. Mis à part cet impondérable, je pense que tous ceux qui y ont participé une fois aiment ce tournoi. Il y règne une ambiance spéciale. Tous les joueurs se retrouvent ensemble. Ils peuvent se rencontrer sur les échiquiers, mais aussi lorsqu'ils vont manger ou encore le soir, dans l'espace-Rencontres autour du bar. Je dirais que c'est un événement social. Et puis, seize ans, pour un tournoi d'échecs, c'est déjà une longue tradition. Le tournoi de Wijk aan Zee, aux Pays-Bas, est bien plus ancien, mais l'ambiance n'est pas la même. Les meilleurs joueurs dorment dans un hôtel « à part ». Ils ne se mélangent pas avec les amateurs. Au Cap d'Agde, c'est différent. L'espace d'une semaine, tout le monde vit ensemble. C'est une atmosphère vraiment très spéciale...

Et toi, cher Pascal, comment était venue l'idée de créer ces Rencontres ? La volonté de départ, c'était de rencontrer l'inconnu. La CCAS connaissait mal ou peu le monde des échecs. Et donc, quand nous avons décidé de créer cet événement, nous nous sommes tournés naturellement vers ce monde des échecs, et nous avons regardé plus précisément, sociologiquement et techniquement, comment tout cela pouvait évoluer. Notre regard des activités sociales des Gaziers et Electriciens s'est automatiquement mis en place avec un certain nombre de données. C'était déjà de savoir comment faire émerger chez les joueurs, jeunes et moins jeunes, la passion et le désir de se rassembler autour de personnalités des échecs. Et donc, la première idée fut de nous dire : ayons un champion du monde avec nous, Anatoly Karpov ! Ensuite, nous avons construit pied à pied cet événement. C'est comme cela que nous en sommes arrivés à l'étage des opens pour les amateurs. On s'est aperçu très vite que nous avions un public dans la même émotion et la même envie de connaître et de découvrir. Je pense que cet événement a donné du sens à nos activités sociales pour plusieurs raisons. Et déjà, parce que vraisemblablement nous avions un certain nombre de joueurs potentiels (passés et futurs) chez les Gaziers et les Electriciens. Ce qui nous a amené à modeler ce tournoi de la façon la plus « côté amateurs » possible, mais en même temps, avec un travail professionnel pour pouvoir l'organiser.

Ce tournoi est connu et apprécié par les joueurs d'échecs du monde entier. Au-delà, Pascal, est-il devenu une vitrine du savoir-faire organisationnel de la CCAS ? C'est évident. On a vu tout de suite que le monde des échecs était parcouru de gens qui avaient une éthique, de la responsabilité, qui avaient une envie de rencontrer et de faire partager des expériences. Cela s'est mis très vite en adéquation avec notre idée, qui était de savoir comment faire pour que ce ne soit pas qu'un spectacle, avec des spectateurs passifs, que tout le monde, du plus petit joueur au plus grand, ait la sensation de se côtoyer, de pouvoir se rencontrer, d'échanger en toute égalité. On réduisait en quelque sorte les inégalités. Et ces inégalités étaient tellement fortes que les plus grands joueurs, comme Anatoly, se sont finalement retrouvés dans leur élément. Personne ne venait les embêter, personne ne venait abuser de leur temps. C'était une rencontre qui se faisait au fil des repas, des jeux. Et puis, très vite, on a été sur le bon outil technologique. On a tout de suite pensé que dans les échecs, il y avait une photographie, une lumière, une gestuelle. Cet aspect artistique nous plaisait beaucoup.

Et vous avez noué une belle amitié au fil de ces rendez-vous du Cap d'Agde, programmés tous les deux ans, n'est-ce pas, Anatoly !? Certaines choses ne peuvent s'expliquer. Vous voyez quelqu'un pour la première fois, et vous avez la sensation que vous vous êtes déjà rencontrés auparavant, ou que cette rencontre était dans l'ordre des choses. Cela fait partie de la vie. Les gens peuvent s'accorder ou non. Lors d'une première rencontre, vous pouvez ressentir de la tension chez l'autre. Je dois dire que les gens, au Cap d'Agde, furent très hospitaliers, et nous sommes devenus amis. En fait, nous avons la même compréhension des choses. Je pense que nous éprouvons les mêmes sentiments, et que nous partageons les mêmes croyances.

Quelles sont ses sensibilités communes, Pascal ? Je pense que c'est tout simplement le sens de l'humain et la nécessité, quelque part, de ne pas tricher. C'est ce qui a fait que nous nous sommes tout de suite bien entendus. Après, l'amitié est venue. C'est l'authenticité. Tout ce qui fait défaut aujourd'hui dans le monde économique, social, politique. Sans chercher un sens partisan des choses, sans essayer de s'affirmer ou quoi que ce soit. Tout simplement des idées qui sont, à mon avis, le sens qu'il faut donner au monde aujourd'hui, avec la crise dans laquelle nous vivons. Cette socialisation repose sur des personnages comme Anatoly. Par leur exemple, leur travail, leurs relations, leur expérience, ils apportent énormément sur les questions qui touchent au sens, à la vie, à l'humain. C'est fondamental ! Après, il y a le collectif. Si le Cap d'Agde marche aussi bien, avec les Grands Maîtres, les jeunes, le personnel qui veille à ce que tout soit bien organisé, c'est parce qu'il y a ce regard collectif. Il n'y a pas de mensonges, pas de rôles. Tout le monde est dans sa vie, dans ses compétences, dans son naturel.

Cette dimension sociale vous touche réellement, n'est-ce pas, Anatoly !? Au-delà de statut social, il n'y a qu'une certitude : en tant qu'être humain, vous naissez et vous mourrez un jour. Maintenant, la manière dont vous vivez est importante, et bien sûr la manière dont le monde dans lequel vous vivez est organisé. Auparavant, quand je jouais, je ne me sentais pas proche des gens. Dans un championnat du monde, par exemple, il y a toujours une distance très grande entre les spectateurs et les joueurs. C'est pour cela que j'aime cette atmosphère si spéciale du Cap d'Agde. La salle de jeu est assez petite. L'émotion ressentie est encore plus intense lorsqu'on aborde les demi-finales. On sent le public vibrer. Ce n'est pas qu'un tournoi d'échecs, car on y trouve cet aspect très social du jeu.

Au Cap d'Agde, les spectateurs encouragent bruyamment les joueurs avant le début des parties, comme dans un stade de foot. Comment réagissez-vous à ces encouragements, Anatoly ? Il faut surtout garder son calme, car une minute après, vous devez commencer à jouer votre partie. Si vous vous laissez submerger par l'émotion, vous êtes sûr de perdre. Pour ma part, j'aime cette ambiance à 100%. Je n'ai d'ailleurs aucune critique à formuler, car l'organisation du Cap d'Agde est de très haut niveau. Quand quelqu'un vient pour la première fois jouer ou assister à ce tournoi, il est toujours très agréablement surpris par cette ambiance. Tout paraît très simple, mais les gens ne réalisent pas vraiment le travail accompli pour que tout se déroule sans le moindre incident, toute l'énergie déployée par les organisateurs pour créer cette atmosphère unique.

Et cette idée de plaisir partagé, y êtes-vous toujours aussi sensible, Anatoly ? Les gens aiment s'évader de leur quotidien. Au Cap d'Agde, tous les joueurs des opens ont la sensation de faire partie de l'événement. Ils participent au processus en cours, ils l'apprécient. Le temps du tournoi, ils peuvent ainsi oublier tous leurs problèmes personnels, au travail, leurs difficultés financières. Ce qui n'est pas si facile aujourd'hui.

Les échecs, c'est aussi du lien social. Du coup, Pascal, la CCAS et les échecs, c'est devenue une histoire de passion !? Cette expérience s'est enrichie au fil des années de façon extraordinaire. Car c'est à partir du Cap d'Agde que nous avons organisé des qualifications régionales pour inciter les joueurs à venir participer au tournoi. C'est encore à partir de l'expérience du Cap d'Agde que nous avons lancé notre opération « fil rouge », c'est-à-dire l'initiation et la pratique du jeu dans nos centres de vacances, en été, au printemps, en hiver. Le succès est considérable. J'ai un chiffre en tête : en 2009, ce sont près de 10 000 bénéficiaires qui ont joué aux échecs, 10 000 Electriciens et Gaziers qui sont venus écouter, découvrir, jouer. Ce sont 10 000 familles, des jeunes, des vieux... On ne dira jamais assez que les échecs sont l'une des réponses à ce système actuel qui nous entraîne vers l'insécurité, vers des rapports humains de plus en plus complexes, violents. Le fait de se serrer la main avant et après la partie, d'analyser ensemble son déroulement, ça canalise la violence. Dans l'Education Nationale, on devrait s'en inspirer. C'est aussi une réponse à donner dans les banlieues. On devrait créer des clubs d'échecs un peu partout. Et puis, le Cap d'Agde a été un moment important pour rapprocher la Fédération Française des Echecs, la FSGT et la CCAS, et aujourd'hui la RATP, les Cheminots et beaucoup d'autres qui viennent nous rejoindre dans cet événement. C'est ce qui me donne envie de continuer encore plus pour rassembler, pour faire effectivement que les échecs soient une activité sociale intégrée dans les activités de la CCAS.

Cette philosophie d'action de la CCAS vous séduit-elle, Anatoly ? J'ai toujours déclaré que les échecs pouvaient avoir beaucoup d'effet au niveau social. Nous touchons de nombreux jeunes, de 6 à 14 ans. A ces âges, les échecs ont un aspect positif. Ils peuvent en partie remédier à la violence, comme l'a dit Pascal, à faire baisser ce haut degré de criminalité qui règne dans nos sociétés. En Russie, je m'occupe depuis douze ans d'un programme visant à développer la pratique des échecs en prison, avec le soutien du Ministère de la Justice. Suivant sa décision, en principe, chaque prison doit organiser son propre tournoi. Il y a même des championnats régionaux. En Ukraine, il y a chaque année une « journée des échecs » dans toutes les prisons, avec des simultanées et des exhibitions données par des joueurs. Il y a aussi un programme équivalent au Brésil. A Sao Paulo, l'Administration a enrôlé 200 volontaires pour apprendre à jouer aux échecs à de jeunes condamnés de moins de 18 ans. Certains participent à des compétitions. J'ai d'ailleurs été invité à assister à la finale de l'un de ces championnats, dans une prison de Sao Paulo. Un autre aspect important est l'introduction des échecs dans les programmes scolaires. C'est déjà le cas dans de nombreux pays, dans toutes les régions du monde...

Les échecs au programme dans toutes les écoles du monde. Croyez-vous, Anatoly, que ce rêve puisse devenir une réalité d'ici dix ou vingt ans ? C'est tout à fait possible. Les fédérations d'échecs doivent être plus actives. Rien que dans les Amériques, le processus est déjà enclenché au Brésil, en Argentine, aux Etats-Unis, à Cuba, en Jamaïque, ou encore au Venezuela. Récemment, j'ai rencontré le Président de la République de Bolivie, qui est lui-même joueur d'échecs. Avec le Maire de La Paz, nous avons discuté des moyens à mettre en œuvre. Tous deux se sont montrés très positifs.

Une question plus personnelle, Pascal : où puises-tu ton énergie pour continuer à œuvrer pour la réussite de ces Rencontres ? C'est une question à la fois simple et compliquée, car l'énergie n'est pas inépuisable. C'est d'ailleurs mon ami Christophe Gaston, administrateur de la CCAS, qui reprend la direction des Rencontres d'échecs du Cap d'Agde. Il faut croire en l'humain, ne jamais s'avouer vaincu. Il faut toujours avoir cette espèce de rébellion, de rage intérieure pour avancer et ne jamais s'arrêter aux incompétences. Il faut savoir aller plus loin, ne pas perdre du temps avec ceux qui ne le méritent pas. Il y aussi les menaces collectives, comme ces attaques contre la CCAS. Globalement, le climat est extrêmement grave. Le monde se trouve dans une situation complexe et vraiment difficile. On allume des feux pour masquer l'incendie. Il faut que beaucoup plus de personnes se sentent mobilisées sur ces questions. On conditionne les gens à ne regarder que leur petit environnement. Mais chacun est tellement en interaction avec tout ce qui se passe dans la société. Quand on attaque l'emploi, le pouvoir d'achat, quand on attaque les retraites, on détruit une ambition de vie, un avenir possible, toute une potentialité de redresser les choses...

Peut-on parler d'une « haine du partage » instituée, alors que les Rencontres d'échecs de la CCAS, comme tu l'as dit, ne sont que plaisir partagé ? C'est souvent ainsi que ça se passe. La haine et la méchanceté viennent souvent de l'incompétence, pour la masquer. Et donc, pour en terminer, je dirais que ce serait encore un beau coup de la CCAS si du 22 au 30 octobre, au Cap d'Agde, le nouveau Président de la Fédération Internationale des Echecs Anatoly Karpov jouait le tournoi des Grands Maîtres. Ce serait un bel événement !

Et vous, Anatoly, où puisez-vous votre formidable énergie, y compris pour mener ce nouveau combat qui vous conduira peut-être à la Présidence de la FIDE ? Cela fait partie de la vie d'un joueur d'échecs professionnel. Auparavant, nous avions les ajournements. La partie pouvait se poursuivre durant plusieurs jours. Les matchs de championnat du monde étaient très longs. Ils duraient plusieurs mois. Nous nous affrontions en 24 parties, et parfois plus. Chaque jour, il fallait jouer ou se préparer pour la partie suivante, parfois jour et nuit. Pour moi, c'est devenu une habitude. Je peux travailler durant de longues périodes, sans prendre de jours de congés, ni de vacances.

Et pour finir, Anatoly, quel est votre avis sur la crise actuelle ? Les leaders commencent à parler de la création d'une commission internationale de spécialistes, qui pourrait prédire les difficultés à venir. Elle ferait des recommandations aux dirigeants politiques, pour qu'ils puissent agir préventivement. C'est peut-être le bon moment. En général, on intervient après le déclenchement de la crise. Il est clair que le système de crédit, aux Etats-Unis, n'était pas sain depuis très longtemps. Le problème, c'est que les sociétés d'audits financiers ne sont pas toujours justes, ni honnêtes dans leurs rapports d'évaluations. Comme dans les échecs, il faut avoir une vision à long terme, et ne pas avoir la mémoire courte.

Propos recueillis par Jean-Michel Péchiné

photos : Copyright Europe Echecs

le 29/07/2010




 





© CCAS / Europe-Echecs 2012